
“Les autoroutes de l’information” qui desservent le “village global” constituent aujourd’hui le canal idéal à travers lequel sont véhiculés les imaginaires et les croyances inhérentes à la résorption de la fracture numérique, à la libre circulation des informations et des données ainsi que l’échange des connaissances et des cultures dans un contexte global de rééquilibrage de la communication internationale. C’est sur les grands espoirs suscités par ces croyances que la société de l’information s’est érigée et s’est imposée comme une « société à deux vitesses » regroupant pauvres et riches, puissants et dominés, participants et exclus, savants et ignorants. C'est d’ailleurs pourquoi le débat sur l'apport des nouvelles technologies d'information et de communication fait apparaître deux visions différentes. La première, optimiste perçoit les TIC comme une panoplie de moyens nouveaux qu'il faut s'approprier. Cette vision rassemble l’ensemble des discours dithyrambiques présentant les TIC comme solution salvatrice pour le développement social et humain et comme issue au chaos géopolitique des inégalités numériques de la société de l’information. La deuxième, plus méfiante, sent revenir, sous une forme plus pernicieuse, la domination culturelle du modèle occidental et considère donc les TIC comme facteur d’acculturation. Quelle que soit la vision (optimiste ou méfiante) que l'on adopte par rapport à la place des TIC dans la société, on fait usage, selon Serge Proulx [1] , des métaphores “soit pour décrire et désigner ces régimes de transformation, soit pour identifier une vision d’une société du futur en tant qu’objectif à atteindre ou au contraire, à critiquer”.
Ainsi, si les expressions métaphoriques “autoroutes de l'information” [2] ou “télématique” désignaient dans la décennie 1980 la maîtrise d'œuvre et l'implantation matérielle des infrastructures et réseaux de télécommunications, aujourd'hui, la métaphore de “société de l'information” illustrerait beaucoup plus la diffusion des flux informationnels selon les besoins d'une économie de l'information capitaliste et globalisée. Les métaphores constituent donc des formules savamment insérées dans des discours technicistes pour accompagner les mythes autour de la création ou de la diffusion de toutes technologies considérées comme nouvelles. Etant utilisées à dessein, par des acteurs poursuivant un but précis (faire croire, vendre et diffuser les TIC)[3], les métaphores deviennent très vite teintées d'utopie car elles contribuent à une projection mirobolante de la technologie du futur en vantant souvent de façon exagérée tous les aspects positifs de cette technologie sur l'amélioration de nos conditions de vie du présent. Ainsi, depuis le télégraphe de Chappe jusqu'à l'avènement d'Internet, chaque innovation technique est accompagnée d’un discours dit millénariste, qui annonce un monde meilleur.
Ce genre de discours est de type performatif car il “dit la société telle qu’on la veut, et en la disant la prépare, lui donne un peu plus de réalité, la fait accepter. Le fait de dire une chose lui donne un peu de réalité, contribue à la rendre réelle. (...)–Si le discours est accepté, cru, alors, dans les esprits le projet acquiert une certaine réalité. Plus encore il conduit à des actes qui à leur tour donnent vie, poids, réalité à ce qui n’était qu’un discours : le performatif est efficace”. [4] Ainsi, en déplaçant les TIC de leur cadre présupposé de fonctionnement au cadre d’usage réel, les techniciens, les journalistes, les organisations internationales et les vulgarisateurs produisent par leurs discours un contexte mythique qui nourrit les attentes parfois trop idéalistes des utilisateurs par rapport à ces technologies. C'est également ce que semble expliquer Serges Proulx lorsqu'il démontre la puissance des métaphores par l'effet de leur répétition dans des discours prophétiques et promotionnels de la société de l'information. Cette répétition conduit très rapidement à l'auto-réalisation de la prophétie du fait de la seule croyance par des populations ou par des personnes prédisposées à l'entendre et à adopter une nouvelle manière de penser.[5]
Mais si pour Lamartine, « les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées », elles sont beaucoup plus à notre avis des prophéties qu’on oppose au présent pour lui montrer qu’il est dépassable. Les utopies technicistes permettraient donc à leur émergence au début du 19ème siècle de rompre avec un présent détestable grâce aux fausses croyances récurrentes propagées dans les esprits par les prophètes du cyberespace. Comme le souligne Musso, trois mythes technicistes ont accompagné ces prophéties : celui de la « connectivité universelle » d’origine macluhanienne qui suppose la disparition des frontières sous l’effet du « temps réel » ; celui des TIC comme principal vecteur d’un développement local durable et enfin le néologisme des autoroutes de l’information qui suggère une substitution des TIC aux réseaux de transport. Par ailleurs, le mythe de la société de l’information a été souvent utilisé pour déréguler les marchés des TIC en creusant davantage le fossé numérique Nord/Sud. Il n’y a alors selon Anne-Marie Laulan « aucun étonnement devant l’enthousiasme industriel, financier, puis administratif à proclamer la naissance d’une nouvelle civilisation, fondée sur les dispositifs et systèmes que l’économie mondialisée maîtrise fort bien, (et à son profit quasi exclusivement). » [6]
[1] PROULX Serges, Entre société de l’information et sociétés des savoirs partagés : horizon des utopies, puissance des métaphores, In Colloque « Interroger la société de l’information », Congrès de l’ACFAS, Université McGill, Montréal, 17-18 mai 2006, P. 2.
[2] AL GORE, Discours sur les autoroutes de l’information, 1994. (Dès 1992, le vice-président Al Gore évoquait déjà les vertus de la « société de l'information ».
[3] « Dans tous les cas, ces nouvelles descriptions prophétiques fournissent d’ores et déjà les multiples avantages de l’idéologie : elle aide les marchands à vendre, les politiques à formuler des objectifs mobilisateurs pour l’opinion, les managers à discipliner la force de travail, les chercheurs à obtenir des subventions, etc. » WEYGAND Félix, Réseaux ambiants, invisibilité, objets communicants… Transformation du statut de l’usage et de l’appropriation, In Colloque « Interroger la société de l’information », Congrès de l’ACFAS, Université McGill, Montréal, 18-19 mai 2006, P. 6.
[4] BOURDIN Sylvie, Cours Master 2 EASN: “La société de l'information”, 2007-2008.
[5] “Le fil de mon argument est donc que les discours publics répétés jusqu’à plus soif et faisant la promotion de la « société de l’information » ont contribué à créer la « réalité » de cette anticipation de modèle de société dans l’imaginaire de grandes portions des populations du Nord et du Sud au point qu’une partie de ces populations a fini par croire que cette évolution vers « l’ère informationnelle » était inéluctable. Et surtout que ce « passage obligé » devait nécessairement emprunter la voie tracée par les élites des gouvernements, de l’industrie et des grandes organisations internationales”. PROULX Serges, Op.cit., P.4
[6] LAULAN Anne-Marie, Machine à communiquer et lien social, in Hermès n°45, CNRS Editions, 2006.
| Novembre 2009 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | ||||||||||
| 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | ||||
| 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | ||||
| 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | ||||
| 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | ||||
| 30 | ||||||||||
|
||||||||||